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Boîte 2 · Comprendre la méthodologie · L’atelier

Analyser un verbatim

Une leçon pour que chaque affirmation d’une analyse montre les mots qui la portent, du premier extrait au mémoire rendu.

Elle part d’une idée développée dans un article méthodologique en cours de soumission (Naïditch, 2026). Une interprétation peut être plausible sans être vérifiable, et une analyse est solide quand un lecteur peut retrouver, pour chacune de ses affirmations, les mots sur lesquels elle repose.

Elle prolonge la partie « Analyser un verbatim » du module « Comprendre la méthodologie ». Les verbatims sont fictifs.

Environ 1 h 12. Quatre temps, à suivre dans l’ordre.

Par Nicolas Naïditch, sociologue de la santé

Le problème

D’où vient une phrase d’analyse ?

Lorsqu’on lit « les patients perçoivent les exercices à domicile comme une contrainte », on ne sait pas, le plus souvent, d’où vient la phrase. Elle peut venir de ce que les participants ont dit, mais aussi de la question posée, du dossier, d’une hypothèse de départ, du stage, ou d’un seul entretien.

La phrase est plausible dans tous les cas. Elle n’est vérifiable que dans le premier.

Voir

D’où vient cette phrase ?

Six sources possibles pour une même phrase.

À retenir Une phrase d’analyse peut venir de six endroits. Elle n’est vérifiable que si un fil se pose sur des mots exacts de la transcription.

En savoir plusCe que dit le patient compte dans la décision

La pratique fondée sur les preuves repose sur trois éléments, les meilleures données de la recherche, l’expertise du clinicien, et les valeurs et préférences du patient (Sackett et al., 1996). Ce troisième élément ne se mesure pas au goniomètre. Pourquoi un patient ne fait pas ses exercices à domicile, ce qu’il attend d’une séance, comment il vit la reprise de la course après une ligamentoplastie : ce sont des questions auxquelles répondent les entretiens et leur analyse.

La recherche qualitative en santé dispose de critères de qualité (pertinence, crédibilité, réflexivité, cohérence ; Malterud, 2001) et de grilles de rédaction, comme COREQ et ses 32 items (Tong et al., 2007) ou SRQR (O’Brien et al., 2014). Ces grilles évaluent l’étude dans son ensemble. Elles disent peu de choses d’un point précis, le chemin qui mène d’un extrait d’entretien à une affirmation.

En savoir plusPlausible ne veut pas dire vérifiable

Une phrase d’analyse peut venir de ce que les participants ont dit. Elle peut aussi venir de la question posée par l’enquêteur, du dossier, d’une hypothèse de départ, de ce que l’étudiant a vu en stage, ou d’une généralisation à partir d’un seul entretien. La phrase est plausible dans tous les cas. Elle n’est vérifiable que dans le premier.

Les outils d’intelligence artificielle générative rendent ce problème plus visible. Un modèle de langage produit en quelques secondes une analyse fluide, bien écrite, qui a l’air juste ; mais une sortie fluide peut masquer la route par laquelle l’interprétation a été produite. Le même défaut existe chez un étudiant qui écrit bien. La qualité de l’écriture ne dit rien de l’ancrage.

En savoir plusCinq mots à connaître
  • Verbatimla transcription mot à mot de ce qu’a dit un participant.
  • Analyse de verbatimle travail d’interprétation d’un extrait précis. On le lit, on le situe dans l’échange, on le découpe, on le rapporte à une question, on l’interprète, et l’on s’en sert éventuellement pour soutenir une affirmation.
  • Unité de sensun segment du verbatim qui porte une seule idée centrale et peut être interprété seul.
  • Ancragele lien vérifiable entre une interprétation et les mots exacts qui la soutiennent.
  • Modalisationune marque de prudence dans la formulation (« peut évoquer », « semble indiquer ») qui signale qu’une lecture va au-delà de ce qui est dit.
En savoir plusRendre chaque affirmation contestable

Le but n’est pas de rendre l’analyse objective. Deux chercheurs peuvent lire le même extrait différemment, et c’est normal ; l’interprétation dépend de la question, du cadre théorique et de l’expérience de celui qui lit.

Le but est que chaque lecture laisse une trace qui permette à quelqu’un d’autre (un directeur de mémoire, un jury, un binôme) de voir où elle touche le texte, où elle s’en éloigne, et d’en discuter. Une analyse contestable, au sens propre, est une analyse que l’on peut contester parce qu’on sait sur quoi elle repose.

La méthode

Sept gestes, sur un même verbatim

Un patient, en rééducation après une ligamentoplastie, dit de son kiné : « Mon kiné est super, il m’explique tout. Mais trois séances par semaine avec le boulot, je vais pas tenir. » Sept gestes mènent de ce feuillet à une affirmation qu’un autre peut vérifier.

Faites défiler. À chaque geste, ce qu’il pose sur le feuillet s’éclaire, et ce qui était déjà là s’efface un peu.

  1. Geste 1 sur 7

    Poser sa question avant de lire

    Sur le feuillet : la question, en haut à gauche

    Ce qu’on fait
    Écrire ce qu’on demande à l’extrait : la question de recherche, le thème et sa définition, ce qu’il inclut et ce qu’il exclut.
    Le piège
    Lire d’abord, puis trouver la question qui arrange la lecture.
    Ce qu’on écrit
    « Qu’est-ce qui, selon le patient, soutient ou fragilise la poursuite de sa rééducation ? »
    En savoir plusLa lentille d’analyse, avec un exemple

    Avant de lire un extrait, écrivez ce que vous lui demandez. C’est la lentille d’analyse. Elle comprend au minimum la question de recherche du mémoire ; le thème auquel on rattache l’extrait, avec sa définition ; ce que ce thème inclut et ce qu’il exclut ; et, si besoin, une question propre au passage.

    • Question de recherchecomment les patients lombalgiques chroniques vivent-ils les exercices à domicile ?
    • Thème et définitionle rapport aux exercices, ce que le patient dit de la place des exercices dans sa vie et de leur utilité.
    • Inclusionla fréquence, le moment, l’utilité perçue des exercices.
    • Exclusionla relation avec le kinésithérapeute, traitée dans un autre thème.
    • Question du passagele patient présente-t-il les exercices comme un traitement ou comme une prévention ?

    La lentille ne ferme pas l’interprétation : elle la rend évaluable. On peut juger si une lecture répond à la question posée, et repérer quand elle dérive vers autre chose. Le cas 13 montre qu’un même extrait se découpe différemment selon la question.

  2. Geste 2 sur 7

    Donner un statut à chaque information

    Sur le feuillet : les deux bacs, sous la question

    Ce qu’on fait
    Ranger chaque pièce dans son bac. La transcription prouve ; la question posée, le dossier, vos hypothèses orientent la lecture.
    Le piège
    Présenter comme « dit par le patient » ce qui vient du dossier ou d’une hypothèse.
    Ce qu’on écrit
    Ce que dit le patient vient de la transcription, et d’elle seule.
    En savoir plusCe que chaque information permet d’écrire

    Quand vous analysez un extrait, vous disposez de beaucoup plus que l’extrait : la question posée juste avant, ce que le participant a dit dix minutes plus tôt, sa fiche, ce que vous savez de sa pathologie, vos hypothèses, ce que d’autres participants ont dit. Le danger est de tout mélanger, et de présenter comme « dit par le patient » ce qui vient du dossier ou de votre hypothèse.

    L’extrait analysé est le seul ancrage de ce que le participant dit dans cet extrait. Tout le reste peut orienter la lecture, mais reste attribué à sa source et formulé avec prudence.

    • L’extrait analyséla source empirique principale, seul ancrage des interprétations de l’unité.
    • La question de l’enquêteur, les tours qui précèdentle contexte de l’échange. Il éclaire ce à quoi le participant répond, et ne remplace jamais ses mots.
    • La lentillele cadre d’analyse. Elle oriente la pertinence et les frontières, et n’est jamais une preuve.
    • Vos hypothèsesune hypothèse de travail. Elle guide l’attention ; ce qui en découle reste attribué et modalisé.
    • La fiche participant, le dossierune information de contexte. Elle précise un rôle ou une situation, et ne soutient pas un fait que l’extrait ne dit pas.
    • Ce que le participant a dit plus tôtsa mémoire. Elle peut éclairer une continuité ou une contradiction, et reste subordonnée à l’extrait.
    • Ce que d’autres participants ont ditla mémoire collective. Elle peut éclairer un contraste, et n’est jamais attribuée au participant analysé.
    • Vos connaissances cliniquesle savoir professionnel. Il aide à comprendre, et ne transforme pas un propos en diagnostic.
  3. Geste 3 sur 7

    Doser le contexte

    Sur le feuillet : le contexte mobilisé, en bas à gauche

    Ce qu’on fait
    Noter le contexte qu’on a mobilisé pour lire : ici, la question posée juste avant.
    Le piège
    Trop peu de contexte trompe ; trop de contexte fait entendre un calcul dans chaque phrase.
    Ce qu’on écrit
    « Lu avec la question posée juste avant. »
    En savoir plusLe contexte, nécessaire et dangereux

    Le contexte est à la fois nécessaire et dangereux. Nécessaire, parce qu’un extrait court, détaché de l’entretien, peut tromper ; « j’ai un peu lâché » ne veut rien dire tant qu’on ne sait pas ce que l’enquêteur venait de demander (cas 10). Dangereux, parce qu’un excès de contexte invite à surinterpréter ; quand on sait que le patient est en litige avec son employeur, on entend un calcul dans chaque phrase (cas 7).

    Il n’existe pas de dose idéale. La consigne est de savoir, et de pouvoir dire, quel contexte on a mobilisé. Dans un mémoire, une mention brève suffit, « lu à la lumière de la question précédente », ou « lu en tenant compte de ce que la participante dit de son travail au début de l’entretien ».

  4. Geste 4 sur 7

    Découper en unités de sens

    Sur le feuillet : les ciseaux, entre les deux phrases

    Ce qu’on fait
    Une idée par unité. Ici, deux logiques : l’éloge du kiné, puis la contrainte du travail.
    Le piège
    Une seule unité, « ambivalence » : le « mais » n’oppose pas le patient à son kiné, il oppose la séance à l’emploi du temps.
    Ce qu’on écrit
    « Mon kiné est super, il m’explique tout » · « trois séances par semaine avec le boulot, je vais pas tenir »
    En savoir plusQuatre éléments par unité

    Chaque unité comprend quatre éléments.

    1. L’extrait exact.
    2. Une étiquette courte, de trois à dix mots, qui nomme un processus plutôt qu’un sujet.
    3. Une interprétation d’une à trois phrases, construite autour d’un verbe d’analyse (le patient conditionne, oppose, justifie, anticipe, nuance).
    4. Si besoin, un point de vigilance.

    Une interprétation s’organise autour d’un verbe d’analyse, pas autour de « le patient dit que » (cas 1).

    En savoir plusTrois dérives à reconnaître
    • La paraphraseredire l’extrait avec d’autres mots, sans opération d’analyse. « Le patient dit qu’il fait ses exercices quand il a mal » est un résumé, pas une interprétation (cas 1).
    • La fusionréunir en une seule unité deux logiques distinctes. On perd l’enchaînement de l’argument, et l’on donne à une interprétation plus de poids qu’elle n’en a (cas 2).
    • La fragmentationdécouper une seule logique en plusieurs unités presque redondantes. Le signal se dilue, et chaque morceau isolé perd son sens (cas 3).

    L’article en donne une illustration. Un participant dit que le service arrive tard, puis qu’il préfère malgré tout attendre plutôt qu’être envoyé ailleurs. Une unité unique conclurait à une insatisfaction face au délai ; le passage fait en réalité deux choses, une plainte puis un arbitrage qui la relativise.

    Entre fusion et fragmentation, il n’existe pas de règle mécanique. C’est un arbitrage, qui dépend de la question d’analyse et reste un jugement du chercheur. Ce qui compte est de pouvoir le justifier.

  5. Geste 5 sur 7

    Ancrer chaque interprétation dans les mots exacts

    Sur le feuillet : les fils, des mots surlignés aux étiquettes

    Ce qu’on fait
    Chaque étiquette tient, par un fil, à des mots exacts, continus, prononcés par un seul locuteur.
    Le piège
    « Mon kiné est super […] je vais pas tenir » : une citation recollée, qui masque ce qu’elle a retiré.
    Ce qu’on écrit
    Valorisation de la pédagogie du soignant · Incompatibilité anticipée entre soins et travail
    En savoir plusLes cinq statuts d’une citation
    • Exactel’extrait figure mot pour mot dans la transcription. Citable.
    • Normaliséeil ne diffère que par une majuscule, une apostrophe, un espace. Citable, après correction pour coller à la transcription.
    • Recolléeil réunit deux morceaux séparés par « […] » ou « … ». On ne garde qu’un segment continu, puis on vérifie que l’interprétation tient encore.
    • À chevalil franchit un changement de locuteur, ou une partie anonymisée. Non citable en l’état ; on redécoupe.
    • Absenteil ne figure pas dans la transcription, reformulé, résumé ou inventé. Non citable ; l’interprétation est réécrite ou retirée.

    Le statut « recollée » demande une attention particulière. L’interprétation a souvent été écrite en pensant aux deux morceaux ; une fois le second retiré, rien ne garantit que le premier suffise à la soutenir. Une citation réparée est localisée dans le texte, elle n’est pas pour autant une preuve suffisante.

    En savoir plusAncrer n’interdit pas d’interpréter

    L’ancrage n’oblige pas à rester au ras des mots. On peut, et l’on doit, proposer des lectures qui vont au-delà du littéral, un mécanisme, une tension, une représentation implicite.

    Mais ces lectures se donnent pour ce qu’elles sont, modalisées (« peut évoquer », « semble indiquer », « pourrait traduire ») et distinguées de ce qui est dit. L’ancrage prouve où une interprétation touche le texte. Il ne prouve pas qu’elle est juste (cas 14).

    En savoir plusL’exemple de l’article

    Un échange fictif à deux voix, en trois tours de parole, repris de l’article. La question du passage est la suivante. Le locuteur présente-t-il le retard comme une règle ou comme un fait ponctuel ?

    P01 · « Il me semble que le service arrive trop tard. »

    P02 · « Je ne dirais pas qu’il arrive toujours trop tard ; la dernière fois, ils ont rappelé le lendemain. »

    P01 · « D’accord, mais si on nous rappelait plus tôt, on pourrait mieux s’organiser. »

    • « Il me semble que le service arrive trop tard »Impression prudente d’un retard. Citation exacte. La modalité « il me semble » est conservée dans l’interprétation.
    • « Je ne dirais pas qu’il arrive toujours trop tard »Nuance d’une affirmation générale. Citation exacte. Le propos reste attribué à P02.
    • « la dernière fois, ils ont rappelé le lendemain »Contre-exemple présenté comme un fait unique. Citation exacte. La temporalité est ancrée dans « la dernière fois ».
    • « D’accord »Accord avec la nuance de P02. Citation exacte. C’est le tour de P02 qui permet de lire ce mot comme un accord ; l’ancrage reste pourtant le mot de P01.
    • « si on nous rappelait plus tôt, on pourrait mieux s’organiser »Possibilité conditionnelle. Citation exacte. Le conditionnel est conservé : rien n’a été réalisé.

    Trois points sont à retenir. La prudence du premier tour fait partie du résultat ; si l’on supprime « il me semble », on attribue à P01 une certitude qu’il n’a pas. Le « d’accord » de P01 ne se comprend qu’avec le tour de P02 ; le contexte permet de le classer comme un accord, sans devenir lui-même la citation. Enfin, la synthèse de l’échange (« le retard est présenté comme variable plutôt que systématique ») traverse plusieurs unités ; elle répond à la question du chercheur et n’est ancrée dans aucune citation unique.

  6. Geste 6 sur 7

    Signaler ce qui est fragile

    Sur le feuillet : la pastille « à modaliser », sous les étiquettes

    Ce qu’on fait
    « Je vais pas tenir » est une projection : elle porte une marque, « à modaliser ».
    Le piège
    Écrire « il va arrêter » : une possibilité devient un événement réalisé.
    Ce qu’on écrit
    « C’est une projection, non un arrêt effectif. »
    En savoir plusSix familles de fragilité

    L’article organise les signalements en familles ; six d’entre elles couvrent l’essentiel de ce qu’on rencontre dans un mémoire.

    • Ancragecitation inexacte, recollée, à cheval, absente. Puis-je retrouver ces mots, tels quels, dans la transcription ? (cas 12)
    • Grainfusion, fragmentation, partie du propos laissée de côté. Chaque unité porte-t-elle une seule idée ? Ai-je oublié une partie du verbatim ? (cas 1, 2, 3)
    • Surinterprétationmodalité effacée, cause ajoutée, diagnostic plaqué. Le participant l’a-t-il dit avec cette force ? (cas 3, 4, 7)
    • Temporalitédate, durée ou succession absentes du texte. Où se trouve, dans l’extrait, cet « avant », cet « après », ces « trois semaines » ? (cas 10)
    • Interactionpropos induit par la question, accord de politesse, mauvais locuteur. Le participant répond-il spontanément ? (cas 5, 11)
    • Attributs sociauxrevenu, catégorie sociale, origine, vulnérabilité déduits d’indices. Le participant l’a-t-il formulé lui-même ? (cas 6)
    En savoir plusCinq conversions interdites

    Des règles d’écriture qui valent pour toute analyse, reformulées pour un analyste humain.

    • Une impression ne devient pas une certitude : « il me semble que j’ai moins mal » n’est pas « il a moins mal » (cas 4).
    • Une possibilité ne devient pas un événement réalisé : « je vais pas tenir » n’est pas « il a arrêté » (cas 2).
    • Un conseil rapporté ne devient pas une action accomplie : « je leur dis de marcher » n’est pas « ils marchent » (cas 8).
    • Un chiffre donné pour illustrer ne devient pas un taux mesuré : « des fois deux patients en même temps » n’est pas une règle (cas 9).
    • Un propos collectif ne devient pas un fait individuel, et le propos d’un locuteur n’est jamais attribué à un autre (cas 11).
    En savoir plusLes attributs sociaux

    On ne retient que ce que le participant formule explicitement, un rôle, une ressource, une contrainte, un déplacement, un rapport à une institution, une transition, une manière de se situer. On n’infère jamais le revenu, la catégorie socioprofessionnelle, l’origine, une vulnérabilité, un handicap ou le genre à partir d’indices indirects, et l’absence de mention n’est pas un résultat.

    Une inférence de ce type ne s’appuie sur aucun mot du texte. C’est justement pour cela qu’aucune vérification des citations ne peut la repérer.

  7. Geste 7 sur 7

    Garder la trace et réviser

    Sur le feuillet : le carnet d’analyse, en bas à droite

    Ce qu’on fait
    Le carnet garde la première lecture et sa révision, avec leur raison.
    Le piège
    Effacer la première lecture : on ne sait plus pourquoi l’analyse a changé.
    Ce qu’on écrit
    Première lecture, « ambivalence ». Révisée, deux unités : le « mais » oppose la séance à l’emploi du temps.
    En savoir plusLe journal d’analyse, et l’ordre de lecture

    Une première lecture est une proposition, pas un résultat. Tenez un journal d’analyse : pour chaque extrait, la première version de vos unités, ce que vous avez modifié ensuite et pourquoi. Il sert à montrer à votre directeur comment vous avez travaillé, à repérer vos propres dérives (une hypothèse qui s’impose peu à peu à tous les extraits), et à répondre au jury quand il demande « d’où tirez-vous cela ? ».

    L’ordre de lecture compte. Ce qu’on a lu dans les premiers entretiens colore la lecture des suivants, et deux ordres de lecture d’un même corpus peuvent produire deux chemins d’interprétation différents. On ne peut pas l’éviter, mais on peut le noter.

    Enfin, une proposition non modifiée n’est pas une proposition validée. Si vous relisez une analyse (la vôtre, celle d’un binôme, celle d’une IA) et n’y changez rien, cela signifie seulement que vous n’y avez rien changé. La validation suppose un examen explicite.

  8. Et seulement alors

    L’affirmation

    « Le patient valorise les explications de son kiné et anticipe une difficulté à tenir le rythme des séances, qu’il rapporte à son travail. »

    Chaque mot de cette phrase se retrouve, par un fil, dans la transcription ; ce qui est une lecture de l’analyste se dit comme tel. Un lecteur peut la contester, parce qu’il sait sur quoi elle repose.

Les gestes, de plus près

Voir

Geste 2 · Seule la transcription prouve ?

Une question posée, puis chaque pièce dans son bac. Un seul bac prouve.

À retenir Tout ce qui entoure l’extrait aide à lire. Seule la transcription prouve ce que le participant dit dans cet extrait.

Geste 4 · Où couper ?

Trop large : deux logiques dans une seule unité.

À retenir Trop large, c’est la fusion ; en miettes, la fragmentation. Entre les deux, un arbitrage qui dépend de la question, et qu’il faut pouvoir justifier.

Geste 5 · Un fil jusqu’aux mots exacts ?

Cinq étiquettes posées sur la même transcription, cinq statuts.

À retenir Exacte, normalisée, recollée, à cheval, absente. Seule une citation exacte se cite telle quelle ; ancrer n’interdit pas d’interpréter.

Geste 6 · Qu’est-ce que la phrase perd en route ?

Ce que dit le participant.

À retenir Les modalisateurs font partie du résultat : « il me semble », « des fois », « je vais pas tenir ».

Geste 6 · D’où vient ce mot ?

« Perdu confiance » : qui l’a dit ?

À retenir Préférez les questions ouvertes, et analysez d’abord ce qui vient du participant.

Geste 6 · Deux voix, deux versions ?

Ce qu’on est tenté d’écrire.

À retenir Deux versions en désaccord ne font pas un fait établi : chacune reste à son auteur.

Geste 6 · Un attribut que personne n’a dit ?

Une étiquette « précarité », sans aucun point d’attache dans la phrase.

À retenir On ne retient que ce que la personne formule : un rôle, une ressource, une contrainte, un déplacement. L’absence de mention n’est pas un résultat.

S’entraîner

Ce qu’on est tenté d’écrire tient-il ?

Outil · pour votre mémoire

Votre lentille d’analyse

Avant de lire vos extraits, écrivez ce que vous leur demandez. La lentille se compose en dessous, prête à copier.

Ma lentille d’analyse

Les exemples grisés viennent du cours.

Vos réponses ne sont enregistrées nulle part. Copiez votre texte avant de quitter ou de recharger la page.

Votre lentille

Le jeu

Citable, ou pas ?

Neuf citations, telles qu’on les lit dans des mémoires. Relisez chacune contre sa transcription, puis donnez son statut.

Citable, ou pas ?

Une citation à la fois ; le statut, puis ce qu’on en fait.

Carte 1 sur 90 bien vu

Tendinopathie, remboursement

Citation 1

Verbatim fictif

Enquêteur « Et côté remboursement, ça se passe comment ? »

Patient « Les séances, franchement, ça me fait du bien. Après, les semelles et tout ça, la mutuelle rembourse pas grand-chose. »

La citation proposée« Les séances me font du bien mais c’est trop cher. »

Le jeu

Quatorze cas en kinésithérapie

Quatorze situations de rééducation, toutes fictives, des exercices à domicile à la reprise sportive, de la chute de la personne âgée aux entretiens à deux voix. Pour chacune, ce qu’on est tenté d’écrire. Qu’est-ce qui ne tient pas ? Plusieurs familles peuvent être justes ; le corrigé les nomme, puis donne une analyse recevable, unité par unité.

Quatorze cas, une question

Lisez la situation, le verbatim et la question d’analyse, puis ce qu’on est tenté d’écrire. Choisissez la famille de ce qui ne tient pas.

Carte 1 sur 140 bien vu

Lombalgie chronique, exercices à domicile

Exemple 1

Entretien avec un patient suivi pour une lombalgie chronique, dans le cadre d’un mémoire sur l’autonomie dans les exercices à domicile.

Verbatim fictif

Patient « Les exercices, je les fais quand j’ai mal. Quand ça va, je vois pas l’intérêt. »

Question d’analyseComment le patient justifie-t-il le moment où il fait ses exercices ?

Ce qu’on est tenté d’écrireUnité 1 · « je les fais quand j’ai mal » : le patient fait ses exercices quand il a mal.
Unité 2 · « Quand ça va, je vois pas l’intérêt » : quand il n’a pas mal, le patient ne voit pas l’intérêt de faire ses exercices.

Et si une IA a proposé l’analyse ?

Une analyse fluide, une analyse juste ?

Une IA peut proposer un premier découpage, des étiquettes, des lectures. Elle ne change rien aux règles. Une analyse produite par une IA est une proposition, à vérifier avec la même exigence qu’une analyse humaine.

Trois points y sont fragiles. Elle reformule les citations, efface les modalisateurs, et complète volontiers avec des attributs plausibles.

Voir

Une analyse fluide, six défauts ?

Une sortie nette, tamponnée « terminée ». Cherchez au moins cinq défauts, puis avancez.

À retenir Ce ne sont pas des défauts propres à l’IA : un analyste pressé fait les mêmes. Une proposition non modifiée n’est pas une proposition validée.

Peut-on coller un entretien dans un service en ligne ?

Des données de santé

Une catégorie particulière du RGPD, soumise à des règles renforcées.

Demander d’abord

Votre directeur de mémoire dit ce qui est autorisé. Jamais un entretien non anonymisé.

Déclarer l’usage

Quel outil, pour quelle étape, et comment ses propositions ont été vérifiées.

Le feuillet d’entretien et ses deux destinations possibles.

À retenir Savoir où vont les données fait partie de la méthode : demandez d’abord ce qui est autorisé, et jamais un entretien non anonymisé.

En savoir plusLes mêmes règles, trois vigilances

Les outils d’IA générative peuvent aider à un premier découpage, proposer des étiquettes, suggérer des lectures. Ils ne changent rien aux règles. Trois points demandent une vigilance particulière, parce que ces outils y sont fragiles.

  • Ils reformulent les citations (statut « absente »).
  • Ils effacent les modalisateurs.
  • Ils complètent volontiers avec des attributs plausibles.
En savoir plusProtéger les données des participants

Coller la transcription d’un entretien dans un service d’IA en ligne revient à la transmettre à une entreprise qui ne figure ni dans votre protocole, ni dans l’information délivrée au participant. Quand l’entretien porte sur la santé, les données relèvent d’une catégorie particulière au sens du RGPD (article 9), soumise à des règles renforcées. Avant tout usage, demandez à votre directeur de mémoire ce qui est autorisé, et n’y soumettez jamais un entretien non anonymisé.

L’article dont s’inspire ce module a fait le choix d’un modèle exécuté localement, sur l’ordinateur du chercheur, pour que les récits des participants ne quittent pas la machine. Il présente ce choix comme un cas limite de haute confidentialité, non comme une obligation universelle ; mais le raisonnement vaut pour un mémoire. Savoir où vont les données fait partie de la méthode.

En savoir plusDéclarer l’usage

Si une IA a contribué à l’analyse, dites-le dans la partie méthode : quel outil, pour quelle étape, avec quelles données, et comment ses propositions ont été vérifiées. Une proposition acceptée sans modification reste une proposition de l’outil ; ne la présentez pas comme une validation.

Des recommandations spécifiques sont en cours d’élaboration, comme l’extension COREQ+LLM (Fehring et al., 2025).

Outil · à vous d’analyser

L’établi

Quatre verbatims fictifs, ou un extrait à vous, anonymisé. Écrivez votre question, coupez, étiquetez, interprétez.

Les contrôles posent des questions, ils ne notent pas ; ils ne lisent ni le sens ni la justesse d’une lecture. Rien n’est envoyé, rien n’est enregistré.

L’établi

Choisissez un verbatim, puis suivez les trois temps. Le corrigé propose un découpage défendable, pas le seul.

Avant de rendre

Votre analyse passe-t-elle la grille ?

Outil · pour votre mémoire

La grille d’auto-contrôle

À parcourir pour chaque extrait cité dans un mémoire, puis sur l’ensemble des résultats. Ce qui reste en « non » est ce qu’un jury vous demandera.

Avant de rendre une analyse

Seize questions, pour un extrait de votre mémoire. Chaque « oui » rapporte un point ; chaque « non » s’ajoute à la liste à vérifier.

Lentille · Ai-je écrit ma question d’analyse avant de lire l’extrait ?

Statut · Ai-je distingué l’extrait, la question de l’enquêteur, la fiche, mes hypothèses, mes connaissances cliniques ?

Contexte · Puis-je dire quel contexte j’ai mobilisé pour lire cet extrait ?

Grain · Chaque unité porte-t-elle une seule idée et peut-elle se lire seule ?

Grain · Mon interprétation fait-elle une opération d’analyse (verbe d’analyse), ou paraphrase-t-elle ?

Ancrage · Chaque citation est-elle exacte, continue, d’un seul locuteur, relue contre la transcription ?

Ancrage · Si j’ai retiré un morceau d’une citation, l’interprétation tient-elle encore ?

Surinterprétation · Ai-je conservé les modalisateurs (« il me semble », « peut-être », « un peu », « des fois ») ?

Surinterprétation · Ai-je évité d’ajouter une cause ou un diagnostic que le participant ne formule pas ?

Temporalité · Chaque date, durée, succession se trouve-t-elle dans l’extrait ?

Interaction · Ai-je distingué la parole spontanée de la réponse à une question fermée ou à une hypothèse ?

Interaction · Chaque propos est-il attribué à son auteur ?

Attributs sociaux · Ai-je évité de déduire revenu, catégorie sociale, origine, vulnérabilité ?

Généralisation · Mes « plusieurs », « la plupart » correspondent-ils à un nombre que je peux donner ?

Trace · Mon journal garde-t-il la première version et les modifications, avec leur raison ?

IA · Si j’ai utilisé une IA : outil déclaré, citations vérifiées, données protégées ?

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    La bibliothèque du module

    Les références du module

    9 références réunies pour ce module, des sources des démonstrations aux lectures conseillées. Chaque dos du rayon mène à sa fiche, et un clic copie la référence, prête à coller dans votre bibliographie.

    1. ART BRA 2006Article

      Braun V., Clarke V.

      « Using thematic analysis in psychology »

      Qualitative Research in Psychology, 3(2), 77-101

      DOI ↗
    2. ART FEH 2025Article

      Fehring L., Frings J., Rust P., Kempny C., Thürmann P. A., Meister S.

      « Extension of the Consolidated Criteria for Reporting Qualitative Research guideline to large language models (COREQ+LLM): protocol for a multiphase study »

      JMIR Research Protocols, 14, e78682

      DOI ↗
    3. ART GRA 2004Article

      Graneheim U. H., Lundman B.

      « Qualitative content analysis in nursing research: concepts, procedures and measures to achieve trustworthiness »

      Nurse Education Today, 24(2), 105-112

      DOI ↗
    4. ART MAL 2001Article

      Malterud K.

      « Qualitative research: standards, challenges, and guidelines »

      The Lancet, 358(9280), 483-488

      DOI ↗
    5. ART OBR 2014Article

      O’Brien B. C., Harris I. B., Beckman T. J., Reed D. A., Cook D. A.

      « Standards for reporting qualitative research: a synthesis of recommendations »

      Academic Medicine, 89(9), 1245-1251

      DOI ↗
    6. ART SAC 1996Article

      Sackett D. L., Rosenberg W. M., Gray J. A., Haynes R. B., Richardson W. S.

      « Evidence based medicine: what it is and what it isn’t »

      BMJ, 312(7023), 71-72

      DOI ↗
    7. ART TON 2007Article

      Tong A., Sainsbury P., Craig J.

      « Consolidated criteria for reporting qualitative research (COREQ): a 32-item checklist for interviews and focus groups »

      International Journal for Quality in Health Care, 19(6), 349-357

      DOI ↗
    8. MAN NAÏ 2026Manuscrit

      Naïditch N.

      From plausible to contestable

      manuscrit soumis

    9. TXT RGP 2016Texte officiel

      Règlement (UE) 2016/679

      « relatif à la protection des personnes physiques à l’égard du traitement des données à caractère personnel »

      dit RGPD

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